LES PINCEAUX

TEXTE INTEGRAL

(Nommé au Prix Varois de la Nouvelle 2004 Editions du CGDV)

   Monsieur Wu descendait rapidement les marches de bois des galeries surchargées de marchandises de la rue qui glissait vers le croisement de Chandpol Gate. Lorsqu’il levait les yeux il pouvait apercevoir les cerfs-volants de la fête qui se préparait, survoler, menés de main de maître par de si maigres enfants, le raz des terrasses et les coupoles dorées du palais des notables. Dans le vacarme qui habille la journée aux Indes, il aurait pu voir les éléphants et autres animaux, vaches, chiens efflanqués et familles de rats observer sa course affligeante mais il n’avait de raison que pour le ciel et les bouts de papiers multicolores qui s’y faisaient une pavane d’amour, un ballet aérostatique. Si ses oreille l’avaient souhaité il aurait de la même manière entendu les cornes et olifants qui président à la sortie du maharaja et peut-être de la maharani son épouse majeure, tout autant qu’il aurait certainement souffert du cri strident des mainates apprivoisés, attachés aux portes cochères d’un fin lien de soie rouge. Ainsi donc sa course démente l’emportait de rues en rues, de cours en placettes et parfois même en étages de ces maisons publiques qui s’ouvrent sur l’extérieur, abandonnant toute pudeur pour offrir leurs tapis et leur intimité au visiteur égaré.

   Monsieur Wu exprimait toujours de grandes contrariétés qui avaient sans l’ombre d’un doute permis la floraison de son exceptionnelle personnalité. Par contrariété il faudra entendre ici « qui s’oppose » plutôt que « qui contrarie » car Monsieur Wu était un homme atypique et ce tant par sa nature même de psychologue attitré du palais que par celle plus étonnante de peintre sur cerfs-volants. Chinois de naissance il vivait au cœur du quartier de Topkanadesh dans capitale du Rajasthan où il pratiquait ces métiers qui peuvent sembler tellement étonnants pour un européen. Il avait échoué si loin de l’empire du milieu par la volonté du hasard, d’un brin de folie adolescente et d’une jonque birmane qui s’était réfugiée dans les eaux calmées de son village natal. Emporté par hasard vers l’Europe où il fit ses études puis visiteur infatigable des autres lieux dont il avait rêvé enfant, Monsieur Wu finit par découvrir l’amour, de même que céder aux plaisirs de la chair dans les bras de Nahama. Elle suivait à Londres les insignifiantes études que les monarques veulent voir dispenser à leurs filles. De toutes les fenêtres que Monsieur Wu voulait voir s’ouvrir sur le monde, c’est de celle qui donnait sur la chambre de Nahama qu’il apprit le plus de choses.

   Alors que son aimée reprenait le navire qui allait l’emporter loin de tout et pour toujours, Monsieur Wu dont les bateaux avaient décidément toujours changé le cours de la vie, se cacha à nouveau dans une cale inhospitalière au milieu d’un chargement de malles et valises qui comme la maîtresse de son cœur, s’en revenait vers les Indes. Le reste n’est que carnet de voyages, de Londres à Bombay par Gibraltar, tout comme sa découverte par un marin à l’escale de Suez et sa nomination de valet de pied donnée de toute urgence par la gouvernante de la suite de Nahama qui seule empêcha qu’il ne fut balancé par-dessus bord. Il est bon de dire à cet instant du récit que si la vie d’un chinois est de petite valeur aujourd’hui, elle n’intéressait personne à cette époque et que s’il fut sauvé en ces instants dramatiques, il le fut comme cela aurait pu l’être d’un petit chiot, perdu et trempé de peur, qui entraîne un jour pitié et compassion et que l’on met dans la poche de son manteau sans trop savoir pourquoi. Monsieur Wu était pitoyable.

   Chacun se doutera que son aimée eut vite fait de s’en débarrasser dès son arrivée en ce pays des tigres, alors même que son père mettait la dernière main à son mariage avec le maharaja de Jaïpur, homme puissant s’il en fut et qui n’aurait très certainement pas apprécié d’apprendre que sa promise avait découvert par elle-même – et la Chine largement associée – les voies secrètes vers le plaisir ! Aussi Monsieur Wu fut-il doté d’une bourse conséquente et d’un itinéraire tracé vers les quartiers populaires où il lui fut conseillé de s’installer, faute d’aller rejoindre la profession largement méconnue des eunuques princiers. Ce qu’il fit, voilà plus de cinquante ans, ouvrant boutique de cerfs-volants, une spécialité chinoise autant qu’indienne, ainsi qu’un cabinet de psychologie où il prodiguait à chacun comme à tous les conseils qui, faute de s’aimer, permettent pour le moins aux gens de se supporter.

   Un matin d’orage, de longues années plus tard, le palanquin du prince s’était arrêté devant sa boutique et celui-ci était entré accompagné d’hommes lourdement armés. Un long regard dans un long silence avait été échangé, regard dont aucun des témoins de la scène n’aurait pu dire si le fondement en était la surprise ou la conviction. Chacun à son tour avait essayé de pénétrer la nature réelle de ce que l’autre ressentait vraiment et aucun n’avait donné de signe de faiblesse. Ainsi en fut-il de ce jour de pluie de février 1921, où faute de savoir si l’autre savait, les deux semblèrent convenir que cela n’avait apparemment aucune importance.

   Il s’installa une relation qu’il n’aurait pas été décent d’imaginer plus de vingt ans auparavant lorsque Monsieur Wu était arrivé à Jaïpur dans les conditions évoquées plus avant. Le maharaja venait souvent le consulter et Monsieur Wu venait parfois au palais en audience spéciale où le prince le consultait sur la position qu’il aurait pu prendre si faute de peindre des cerfs-volants il avait présidé aux destinées de l’état. Le Chinois avait étudié à Paris les sciences du comportement et celles de la pensée. Freud et ses disciples avaient fortement marqué la culture orientale du jeune homme qu’il était encore à cette époque et il en avait tiré un propre enseignement dont il usait dans les problèmes familiaux des pauvres de son quartier tout autant que dans les sujets d’état pour lesquels son avis était sollicité.

   Monsieur Wu sans devenir un ami devint un proche de la cour et il lui arrivait parfois de croiser ou plus exactement d’entrevoir Nahama, qui avait donné au prince plus de neuf enfants et dont le tour de taille avait évolué en proportion de ses responsabilités maternelles. Un matin qu’il attendait une audience où l’avait convoqué le prince, Monsieur Wu faisait les cent pas dans le magnifique jardin du palais aux alentours de ce promontoire où un précédent monarque avait érigé cet assemblage, apparemment hétéroclite, d’appareils d’astronomie.

   Nahama, d’aucun diront par hasard alors que d’autres plaideront pour la préméditation, surgit d’un buisson et l’attrapa par le bras. Il n’était pas besoin d’être grand clerc pour comprendre que le détachement de son mari au profit d’épouses plus jeunes avait ravivé le désir de la souveraine pour son ancien amant chinois. Monsieur Wu tremblait de peur autant que d’envie, ses mains tout autant que sa bouche humide laissaient libre cour à ce désir que vingt ans de patiente abstinence n’avait en rien entamé. Mais, curieusement, elle semblait ne pas songer à se donner et comme dans les jeux des adolescents, lorsqu’ils découvrent ce qui les différencie, elle s’écartait à chacune de ses caresses pour mieux revenir ensuite, alanguie, semblant en quémander de nouvelles pour mieux s’éloigner encore !

   A compter de ce moment, Monsieur Wu fut convoqué de deux manières parfaitement distinctes. Outre ses audiences auprès du mari, il fut attendu dans les endroits les plus rocambolesques par l’épouse. Elle lui donnait des rendez-vous extraordinaires sur un chemin désert dans les environs de la ville de Kishangarh ou sur une colline surplombant Chaksu ou bien encore au bord du canal de Pragpura. Et Monsieur Wu passa les vingt années suivantes à traverser et retraverser la principauté de Jaïpur sur une bicyclette ayant connu la première invasion britannique. Il courait chercher quelques caresses que la belle ne donnait jamais, les laissant toujours espérer pour le rendez-vous suivant. Elle n’autorisait notre Chinois qu’au plaisir de la regarder danser, lascive et désirable dans ses atours aux couleurs safran alors que le cliquetis des lourds bijoux qui s’entrechoquaient, couvrait les grincements de dents du malheureux. Puis, une fois les danses achevées, elle s’asseyait dans l’herbe pour deviser avec lui, comme l’aurait fait un vieux ménage, s’attardant sur les choses du monde et la guerre qui se préparait comme des choses des enfants et de son fils aîné étudiant à Oxford. Mais, peut-être parce qu’elle sentait que comme le feu sous une soupe que l’on cuit longtemps il est nécessaire d’entretenir la température en l’éventant parfois à l’aide d’un tissu, elle promettait qu’elle se donnerait vraiment le jour où, sûre que son mari ne l’aimait plus, elle serait enfin libre de se coucher à nouveau avec lui. Elle avait même préparé ce jour de fête en détail et ils avaient convenu d’un code de façon à être certains que personne ne viendrait les surprendre dans la petite cour du palais d’été aux mousselines volant doucement sur les sofas de bois exotique et les minces matelas couverts de coussins de soie.

   Ce serait, disait-elle, une journée de plaisir où les cerfs-volants des fêtes d’été voleraient dans le ciel et où parmi eux se remarquerait celui que Monsieur Wu lui avait offert de longues années auparavant, blanc crème aux grands idéogrammes chinois décorant l’empennage. Elle disait aussi qu’elle espérait que, comme lorsqu’ils s’étaient connus à Londres, Monsieur Wu viendrait avec ses pinceaux afin de dessiner sur son corps les mots invisibles de l’amour et du désir.

   Et ce jour arriva et Monsieur Wu dévalait en ce 15 juillet 1963 la rue commerçante menant au carrefour de Chandpol Gate en n’ayant d’autre regard que pour les cerfs-volants. Le maharaja avait été annoncé comme partant pour Isakhun aux confins de la province pour une cérémonie d’allégeance traditionnelle, ultime prérogative de la naissance qu’avait bien voulu laisser aux aristocrates la toute jeune démocratie indienne.Et Monsieur Wu courait, dévalait les ruelles et sautait par-dessus les marchandises encombrant les galeries de bois. Oubliant qu’il avait connu la belle Nahama en 1901 à Londres et qu’il avait aujourd’hui près de quatre-vingt-deux ans, il courait vers son amour en serrant sa vielle boite de pinceaux contre sa poitrine devenue chétive au fil des ans. Ses longues moustaches, vestige de la mode des empereurs de la dernière dynastie, frôlaient presque ses oreilles et, ignorant du reste du monde, Monsieur Wu traversait Jaïpur les yeux rivés sur le ballet gracieux des cerfs-volants au milieu desquels évoluait le sien, magnifique et puissant, qui enchaînait voltes et demi-tours à la verticale de la petite cour secrète du palais d’été, là où l’attendait son amour.Il avait mille fois préparé en pensée le chemin qui le ramènerait à elle. Mille fois préparé chaque pas, chaque geste depuis la traversée de la bibliothèque jusqu’aux marches de marbre rose qui menaient aux jardins princiers. Mille fois imaginé son amante alanguie sur un des sofas de la petite cour, la poitrine presque dénudée, tenant négligemment une pantoufle de la pointe de l’orteil et croquant comme à vingt ans dans une mangue juteuse ! Et maintenant il était devant la petite porte qui gardait caché le lieu de ses amours futures alors même que par un moucharabieh habilement installé dans la frondaison de tulipiers orange, il entendait le bruit sec de la corde du cerf-volant qu’il devinait évoluant au dessus de sa tête.

   Et Monsieur Wu poussa la porte du paradis indien pour entrer dans l’enfer de Nahama ! Elle était assise, nue et tremblante, sans que quiconque des membres de la nombreuse et silencieuse assemblée ne puisse rien ignorer de sa plus tendre intimité. Monsieur Wu était immobile sur le pas de la porte et observait cette scène qui déchirait son vieux cœur. Aux côtés de son aimée, les pieds solidement campés dans le gazon anglais, le maharaja tenait les liens du cerf-volant dont les bruits de vent au- dessus de leur tête était bien le seul son à se faire entendre dans cette atmosphère de fin du monde. Puis le prince lâcha subitement les cordelettes et l’engin s’envola dans l’azur alors qu’il ordonnait brutalement à la maharani de danser comme le font les prostituées qui donnent rendez-vous à des chinois aux quatre coins du pays. Et elle se mit à danser lascivement comme peut-être elle n’avait jamais dansé pour personne et Monsieur Wu regardait, la mâchoire tremblant par spasme sur ses dernières dents, le spectacle d’un bonheur juste imaginé et déjà disparu !

   Monsieur Wu fut retrouvé le lendemain, les pinceaux de sa boite de peinture plantés dans ses orbites jusqu’au cerveau.